Gammes et Modes

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# mercredi, 05 Mars 2014 à 22:19 Mike
Bonjour,
et merci pour votre excellent site que je découvre ce soir. Il réveille deux questions que je me pose depuis longtemps, ayant étudié le solfège quelques années au conservatoire tout en restant sur ma faim.
La première est simple : si toutes les gammes majeures sont toutes basées sur le même modèle avec des intervalles identiques, pourquoi ne pas tout écrire en do majeur simplement ? et pourquoi donner une telle importance à la tonalité lorsque l'on parle d'une oeuvre de musique classique ?
Ensuite : lorsque vous introduisez les modes mineurs, vous mentionnez l'existence de deux des modes grecs (Eolien et Dorien), et expliquez que en fonction des époques, ces deux modes ont été plus ou moins populaires. Dans ces conditions, pourquoi, en musique classique, s'acharne-t-on a vouloir attribuer une "gamme" à un morceau donné plutot qu'un mode ?
Bien cordialement,
Mikhael
# samedi, 08 Mars 2014 à 10:27 O.M.
Tout en Do majeur ? quel ennui ! plus sérieusement, il faut tenir compte des tessitures et des instruments : un violon à 4 cordes SOL-Ré-La-Mi, jouer en Sol majeur est très facile, en Fa dièse majeur pas du tout ! Une soprano monte difficilement au dessus du LA aigu. Ici aussi, certaines tonalités seront plus adaptées à l'effet musical recherché. Et puis chaque tonalité a sa propre personnalité (même si mathématiquement elles sont sensées se valoir toutes).
La nomenclature traditionnelle annonce la tonalité des pièces... c'est plus une habitude qu'une nécessité, il s'agit de différencier des titres semblables. Il est vrai que cela n'a pas d'incidence pour l'auditeur de savoir si la symphonie est en Ré ou en Mi bémol.
Pour le mineur, la tradition de l'enseignement du solfège est lourdement enracinée dans la pratique du 19e siècle, où 2 modes existent : majeur ou mineur. Donc, on ne parle que peu (dans les premiers niveaux d'étude) des autres, mais ensuite on en tient compte... Faisons une bonne différence entre la musique et ses compositeurs (qui connaissent et emploient sciemment toutes sortes de modes) et les théoriciens qui veulent tout réduire à des notions intellectuelles uniformes. C'est faux mais commode ! et ça vous fait poser des questions...
# samedi, 08 Mars 2014 à 11:33 Mike
Bonjour,

et merci pour cette réponse. Pour ce qui concerne les modes, je comprends donc que c'est un peu un "dogme de théoricien" qui fait que l'on simplifie à outrance les "tonalités" annoncées. Encore une fois, on se frotte donc aux discordances entre théorie et pratique.

En revanche je continue à mal comprendre (ou plutot "mal ressentir ce que vous décrivez") pour la première partie de votre réponse Mais tout cela est peut-être conditionné par le fait que je joue du piano (et uniquement du piano). Je m'explique.

Vous dites que chaque tonalité a sa propre personnalité. Mais vous dites aussi que "savoir la tonalité" n'a pas d'incidence pour l'auditeur. Autrement dit "toutes les tonalités se valent" non ? Pouvez vous m'expliquer la "personnalité" de Do majeur par rapport à celle de Ré majeur par exemple ? Si je joue sur mon piano "do ré mi fa sol la si do" j'ai la meme sensation que si je joue "ré mi fa# sol a si do# re" . Par contre si je joue "ré mi fa sol la si do re" ca devient très différent (normal j'ai changé de mode). On peut d'ailleurs s'amuser à transposer les morceaux d'un ton majeur vers un autre, et (mais il me manque peut etre une subtilité) "ca ne change rien" (sauf que je perçois le changement de tonalité car j'ai une oreille pas loin d'être absolue, ce qui altère peut-être aussi mon jugement).

Je ne vois intuitivement (merci de me corriger si je me trompe) qu'une seule différence entre les différentes tonalités, et elle résiderait dans la définition du demi-ton et ces histoires de 1 ton = 9 commas, qui fait que le demi-ton peut être plus ou moins grand. Cette nuance peut être obtenue j'imagine par un violoniste sur son instrument (ce qui du coup peut rendre do majeur différent de ré majeur ?) mais pas pour un guitariste ou un pianiste. Est-ce en cela que les tonalités ont une "personnalité" ? Par exemple, dans la musique classique, peut-on dire que Frédéric Chopin a choisi telle ou telle tonalité pour tel morceau pour lui donner "une personnalité" ? Moi j'aurais plutot dit que le morceau pouvait devenir injouable ou presque s'il était écrit dans certaines tonalités. Ou alors le choix de la tonalité est en relation avec la force des harmoniques de chaque note sur l'instrument visé ? (auquel cas c'est extrêmement subtil !)

Pour moi à ce jour, l'intérêt de classifier et de mettre autant d'accent sur "les tonalités" réside dans le fait que, dans un même morceau, on peut passer de l'une à l'autre (par exemple la même phrase, proposée en début de morceau et transposée plus loin, dans les aigus par exemple, pour lui donner plus de "brillance" par exemple). Mais "en l'état" (et merci de m'expliquer où je me trompe), un morceau écrit uniformément dans la même tonalité pourrait aussi bien être écrit dans une autre tonalité.

Je suis désolé de vous embêter avec un texte aussi long mais il est à l'image de toutes les questions que je me pose "depuis longtemps" à ce sujet. Si cela est plus simple pour vous, vous pouvez me proposer la lecture d'un ouvrage pertinent sur le sujet plutot que rédiger une longue réponse à tout cela ?

En vous remerciant,
Mikhael
# lundi, 10 Mars 2014 à 10:57 O.M.
Le choix d'une tonalité réunit plusieurs facteurs d'ordre divers : instruments et donc tessiture, environnement tonal (quantité d'altérations, donc certaines modulations plus difficiles que d'autres), ambiance harmonique (guitare ou piano : certaines tonalités ont des résonances différentes, liées à la facture de l'instrument), mémoire du répertoire (références d'oeuvres écrites dans le même ton), goût personnel du compositeur (qui aime plus les dièses ou les bémols), problèmes d'instrumentation (pour l'orchestre avec des instruments transpositeurs), tout cela dans le tempérament égal, bien entendu. L'égalité entre les 1/2 tons n'est que théorique, c'est une approximation, donc il y a des différences intuitivement ressenties dans la façon dont sonnent les harmonies.
Dans la musique ancienne (avant le 18e siècle), chaque ton avait sa caractéristique à cause des intervalles plus différenciés : certaines tierces majeures étaient belles, sonores et plaisantes, d'autres malsonnantes et désagréables...
# lundi, 10 Mars 2014 à 17:04 Mike
Très bien, merci pour ces informations. Je vois que c'est excessivement compliqué, avec des choses très subjectives et d'autres qui se justifient. Mais ca me semble rester assez subtil au final, je serais curieux de savoir si, par exemple, l'évolution des pianos depuis Chopin (entre un pleyel d'époque et un Fazioli aujourd'hui par exemple ...) ne pourrait pas remettre en cause une part de ces choix de tonalités. Le sujet des 1/2 tons est un sujet jamais clair je trouve, même s'il y a des justifications pour choisir à 9 commas la définition du ton ...
Je note aussi le caractère imagé de la musique pré 18ieme :-)
En vous remerciant de ces éclaircissements,
Mikhael
# vendredi, 20 Février 2015 à 16:31 Robert
Bonjour.
Les tonalités semblent avoir la même valeur si on ne regarde que les rapports harmoniques. En ce sens il n'y a pas de différence entre une gamme de Do majeur et une gamme de Sol majeur.
Cependant chaque degré de ces deux gammes fait entendre des sons de fréquences différentes. L'écart entre les fréquences d'un Do et d'un Mi n'est pas le même que celui entre les fréquences d'un Sol et d'un Si, même si le rapport harmonique qui définit l'intervalle de tierce majeure est le même dans les deux cas.
L'oreille ne perçoit pas les rapports harmoniques entre les sons d'une gamme de manière abstraite. Elle ne perçoit ces rapports que dans la mesure où ils sont fondés sur des sons ayant une fréquence déterminée.
Un processus de transposition conserve bien les rapports, mais non les écarts entre les fréquences. C'est pourquoi un même accord de Do majeur joué à des octaves différentes ne rend pas la même sonorité.
# vendredi, 20 Février 2015 à 18:08 Mike
Bonjour Robert,

et merci pour cette contribution. Depuis le post premier ma compréhension de tout çà a progressé, j'en fais un peu part ci-dessous. Notez que ma vision du problème est forcément influencée le fait que mon instrument de toujours et de tous les jours est le piano, dont l'ambitus est immense.

Ma conclusion est celle-ci : en matière de composition musicale, peu importe la tonalité tant qu'on n'a pas choisi quel instrument va jouer le morceau. Toutes les tonalités majeures (resp. mineures) sont exactement équivalentes entre elles, si on néglige des choses un peu fines comme "le tempérament", mais qui n'influence que subtilement ce qui se passe. On peut aussi compter la contribution, comme vous le précisez, du fait que les écarts de fréquences sont différents (mais pas les rapports) et que cela peut jouer à un certain niveau psycho-acoustique ainsi que sur des effets de battement (mais ça me semble assez subtil). Et par dessus tout çà on peut rajouter l'influence du timbre de l'instrument lui meme, qui va déployer des harmoniques plus ou moins forts, avec un timbre qui change à chaque note et en fonction de si on joue "fort" ou "doucement" puisque lié à la constitution physique de l'instrument (excepté les synthés-samplers).

Mais fondamentalement : on change bien plus le morceau en le transposant d'une octave (tonalité constante) qu'en transposant de Sol Majeur à Fa majeur par exemple ! C'est dire le peu d'influence de la tonalité absolue en soi.

Au final ma conclusion est que ce qui compte n'est pas la tonalité principale d'un morceau mais bel et bien le fait que le morceau va pouvoir changer de tonalité au fur et à mesure qu'il avance, et les transitions entre ces tonalités vont être d'une grande richesse sur un plan de l'émotion (bien plus que différents effets psycho acoustiques et autres battements déjà évoqués). Du coup, le classement des oeuvres par tonalité principale (par exemple au piano, prélude de tartempion en xx majeur, etc) n'apporte pas vraiment d'information pertinente pour l'auditeur - tout mélomane qu'il puisse être - et puise plus ses sources dans une certaine histoire que dans quelque chose de bien d'utile.

C'est juste une conclusion personnelle, je doute qu'elle puisse faire l'unanimité.

Bien Cordialement,
Mikhaël
# lundi, 23 Février 2015 à 15:55 Robert
Bonjour Michaël,
Merci pour le partage de vos réflexions.
Je suis bien d'accord que la seule indication d'une tonalité n'a pas beaucoup d'importance.
Par contre, le lien entre une tonalité et la "matière sonore" dont est capable un instrument a un sens précis puisque c'est la tonalité qui donne l'échelle de la répartition des tons et demi-tons dans le registre de l'instrument. Il en résulte une sorte d'échelle modale induite, variable selon l'échelle tonale choisie, mais dont le premier degré est toujours le son le plus grave du registre.
Si on peut parler de la "personnalité" d'une tonalité, ce n'est pas en raison de la tonalité comme telle, mais, me semble-t-il, en raison de la façon dont chaque tonalité donne une forme particulière au registre sonore unique d'un instrument.
La perception de ces deux échelles superposées me rend problématique le principe de la transposition sur un même instrument: la palette sonore est présentée autrement (c'est autre chose si on change d'instrument puisque le registre est différent). Peut-être est-ce moins gênant au piano en raison de la grande homogénéité sonore de l'instrument, mais c'est sensible dans d'autres cas (instruments à vent, chant, orgue).
# lundi, 23 Février 2015 à 16:27 Mike
Bonjour Robert,

et merci pour cette nouvelle "intervention". Je vous rejoins complètement, notamment cette phrase (copier/coller de votre message) me semble très bien résumer tout çà :
" Si on peut parler de la "personnalité" d'une tonalité, ce n'est pas en raison de la tonalité comme telle, mais, me semble-t-il, en raison de la façon dont chaque tonalité donne une forme particulière au registre sonore unique d'un instrument. "

Et comme vous le dites, sur un piano vu l'ambitus on a forcément une certaine homogénéité de son, le timbre ne se transforme pas tant que ça sur des intervalles courts.

Ma conclusion personnelle est que je mes réflexions sont bien trop centrées autour du piano et que je manque d'ouverture - par manque de culture - à l'ensemble des instruments possibles ;-) A remédier à l'avenir.

Merci encore pour le partage de vos réflexions sur le sujet.

Bien cordialement,
Michaël
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